• Réduire le texte

    Réduire le texte
  • Rétablir taille du texte

    Rétablir taille du texte
  • Augmenter le texte

    Augmenter le texte
  • Imprimer

    Imprimer

Olfaction : les effluves du futur (3)

Pour Annick Le Guérer, auteur de Les pouvoirs de l’odeur entre autres ouvrages, l’odorat est le « sens du futur ». Cette historienne et sociologue a consacré une grande partie de sa carrière à réhabiliter l’olfaction.

Bouquet de gerbera.. © Inra, CARRERAS Florence
Mis à jour le 07/08/2017
Publié le 04/08/2017

Et on y est presque ! Nous l’avons vu dans nos précédents articles (ici et ), le paysage socioculturel de l’Occident a considérablement changé depuis les années 1970. Fini le temps de la raison et de la discipline, notre époque prône le plaisir, l’individualisme (témoin le slogan publicitaire de l’Oréal « parce que je le vaux bien »), le naturel et la sensualité. Du coup, l’odorat bénéficie d’un regain d’intérêt. Tout d’abord, grâce une série de découvertes scientifiques, ponctuée par le prix Nobel 2004 de Linda Buck et Richard Axel pour la découverte des récepteurs olfactifs. Et également grâce à son mystérieux pouvoir évocateur, non seulement dans la vie quotidienne, mais aussi dans le domaine commercial (marketing olfactif), et enfin dans l’art.

Voici que s’ouvrent de nombreux blogs consacrés aux parfums et vertus des huiles essentielles, que se crée un nouveau magazine Nez et que des musées du parfum ouvrent ici et là. Sans parler des « phéromones party », où l’on recherche l’âme sœur avec son nez ! Incontestablement, le vent de la modernité est chargé d’arômes.

Quand on pense « odeur », on pense bien sûr à la parfumerie. Mais aussi à la gastronomie et à l’œnologie, ces dernières plutôt sous l’angle du « goût », en oubliant que c’est l’odorat qui leur confère leur grande richesse. Elles émergent aussi, dans notre imaginaire olfactif, sans doute à cause de leur importance exceptionnelle pour l’économie et la culture françaises.

Quand on pense « odeur », on pense aussi à ces moments « madeleine de Proust » où, d’un seul coup, un parfum nous ramène à notre enfance ou bien nous rappelle un être cher.

Mais on oublie l’essentiel : en effet, qu’est-ce qui n’est pas odorant dans notre vie de tous les jours ? Refaisons mentalement notre parcours olfactif quotidien. Café du matin, produits de toilette (quand on ne se met pas du déodorant… parfumé) ; puis on descend les ordures dans le local-poubelle (hum !) et on entre dans sa voiture odorisée, fragrance… voiture. Les transports en commun peuvent être « ambiancés » (musique, odorants) et, malgré soi, on y partage le bouquet corporel humain. Dehors, en plus des émanations automobiles, la boulangerie diffuse ses effluves de viennoiseries.

Au travail, odeur d’ambiance, odeur de cantine. À la sortie, odeur des enfants sortant de l’école, courses dans des magasins…odorisés et achat de produits alimentaires aromatisés. Et on rentre dans notre chez-nous qui « a une odeur » pour les visiteurs (pas pour nous, nous sommes habitués) : un mélange de nous-mêmes, de produits d’entretien, de cuisine, éventuellement de bougies parfumées (la plus grande partie de la production d’odorants passe dans les produits domestiques et alimentaires, loin devant la parfumerie-cosmétique).

Pour paraphraser Charles Baudelaire et son poème « Correspondances », notre périple quotidien nous fait donc passer « à travers des forêts » d’odeurs qui nous « observent avec des regards familiers », ou plutôt, qui nous sont tellement familières qu’on n’y fait plus attention, qu’on ne les sent plus. Nos perceptions odorantes seraient donc largement inconscientes, un peu exploitées par le marketing olfactif, mais surtout réclameraient de l’attention et de l’éducation, comme nous l’avons vu dans l’article précédent.

Les chercheurs, les industriels et les artistes planchent sur l’odorat de demain, au moins dans trois directions : surveillance et diagnostic olfactifs, bien-être et art.

On s’extasie devant l’odorat des chiens employés à la recherche de personnes, à la détection d’explosifs ou de drogues. On sait moins que des chiens, des rats, et même des abeilles, ont été dressés à identifier les signaux odorants de maladies infectieuses ou cancéreuses, avec d’excellents résultats. On peut également effectuer de telles analyses avec des nez électroniques, machines de laboratoire dont le champ d’application est vaste, puisqu’elles s’attaquent à la surveillance d’ambiance (pollution), à la vérification des matières premières, notamment alimentaires (origine : un lait de plaine ne sent pas la même chose qu’un lait de montagne, qualité : maturité, contaminants), mais aussi depuis peu à la santé, avec la détection non-invasive d’une « signature » odorante dans l’haleine ou les urines de patients.

« Derniers-nez », les nez bioélectroniques, encore au stade de la recherche : des microélectrodes sont recouvertes de récepteurs olfactifs. Ces dispositifs seraient à la fois hautement spécifiques et très bon marché, connectés et éventuellement implantables (wearables, un terme qui émerge), ce qui permettrait non seulement le suivi des patients mais aussi la prévention. Initiées en Europe, ces recherches sont activement poursuivies en Corée, où les délais entre recherche et industrialisation sont beaucoup plus courts. On verra peut-être bientôt un « vrai » téléphone olfactif.

Le bien-être est la seconde voie. Même si la recherche peine à comprendre les modes d’action des odorants, la pratique des aromachologues (ou aromathérapeutes), au-delà du « sent bon », montre que certains parfums ont des vertus apaisantes (lavande), énergisantes (menthe), stimulantes (agrumes). L’important est la relation entre praticien(ne) et le client pour définir l’arôme adéquat. En France, l’association CEW(Cosmetic Executive Women) propose aux personnes hospitalisées des soins cosmétiques très appréciés ; les équipes soignantes mettent en œuvre des protocoles multisensoriels (dont l’olfaction) pour stimuler des patients dans le coma ou victimes de maladies neurodégénératives. À Singapour, Givaudan, le plus grand producteur mondial de matières premières pour la parfumerie, participe à la création d’un hôpital dédié à l’aromathérapie. On n’en est sans doute qu’aux tout débuts.

L’art contemporain n’a peur de rien. Des parfumeurs-créateurs travaillent, souvent en association avec d’autres artistes, pour proposer des performances ou des installations olfactives. C’est ainsi qu’en 2015 à Bâle, au Musée Tinguely, on a pu « sentir » l’exposition Belle haleine, où l’on pouvait « déguster » les épices d’Ernesto Neto ou les papiers peints à l’odeur de peur humaine de Sissel Tolaas. Le groupe Jazz on Riviera propose des concerts odorisés. La compagnie Le TIR et la Lyre crée des pièces de théâtre olfactif, où les spectateurs sont surpris de comprendre le rôle des odeurs, non seulement comme vecteurs d’émotion, mais aussi comme passeurs entre le présent et le passé, entre les personnages et les absents. Boris Raux, plasticien inventif, construit des installations avec des matériaux odorants, comme cet escalier, certes praticable, mais en savon de Marseille !

Les esprits imaginatifs nous réservent sans doute encore bien des surprises, à nous de savoir les sentir.

Roland Salesse, Ingénieur agronome, chargé de mission à la culture scientifique, Unité Inra de Neurobiologie de l'Olfaction, INRA

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

Contact(s)
Contact(s) scientifique(s) :

Contact(s) presse :
Service presse Inra
Département(s) associé(s) :
Physiologie animale et systèmes d’élevage
Centre(s) associé(s) :
Jouy-en-Josas